Où vont les âmes, film à voir pour le mystère, même avec son ombre
Je me demandais quand et, surtout, comment le cinéma traiterait ouvertement de l’aide médicale à mourir (AMM). C’est fait ! C’est là que nous sommes rendus collectivement, nous les champions mondiaux de l’aide à la mort dans la dignité. Ce qui me frappe dans ce Où vont les âmes, c’est l’absence de point d’interrogation dans le titre. Comme si Brigitte Poupart faisait le pari que ses croyances personnelles rejoignent les croyances populaires, non seulement sur la vie après la mort, mais aussi sur la présence de l’âme. C’est, en tout cas, ce que je comprends des paroles dites à la jeune Anna, l’excellente Sara Montpetit, par la docteure juste avant de lui administrer l’AMM. Mais il y a une ombre. Nous y reviendrons.
Celles et ceux qui, comme moi, ont déjà accompagné un être cher jusque dans l’AMM, ne peuvent échapper d’être ramenés dans leur expérience et de verser une larme tellement cette scène est explicite et enrobée de dignité. Dignité pourtant malmenée dans l’autre tabou qui forme la trame tragique de ce film, les agressions sexuelles d’un père, non pas sur ses filles, mais sur leurs amies et autres jeunes femmes. Plusieurs femmes devant l’écran, une sur dix ? sur sept ? ont dû revivre leur cauchemar tellement l’angle choisi par la réalisatrice est tranchant : pardonner au « monstre » ou non ?
Mourir dans la dignité, est-ce aussi mourir dans la vérité ? Anna demande à ses deux demi-sœurs de pardonner alors qu’elle-même se réfugie dans le déni. Monia Chokri (Ève) défonce littéralement l’écran, supportée dans ce drame avec autant d’excellence par Julianne Côté (Éléonore).
Multipliant habilement plusieurs symboles tout au long de son film, l’étalon, la pluie, beaucoup de pluie (trop ?) avec grondement incessant du tonnerre, la nature, les ballons à l’hélium, et j’en passe, Brigitte Poupart nous plonge malgré nous dans le mystère. Un mystère enrobé d’une trame musicale très efficace qui, selon certaines critiques, se rapproche de celles de Jean-Marc Vallée.
Poupart nous plonge dans le mystère tout en demeurant cependant les deux pieds dans la réalité. C’est sur les réseaux sociaux qu’Anna annonce son choix de fin de vie et c’est ainsi qu’Ève et Éléonore l’apprennent. Donc, c’est dans un 2025 hyper actuel que la réalisatrice nous annonce que notre âme se lance dans un (bon ? beau ?) voyage après la cinquième injection. Le choix du mot âme n’est pas anodin. Dans le Dictionnaire étymologique de la langue française (Léon Clédat, Hachette, 1912), la racine latine anima, animum signifie souffle de vie, esprit, alors que le mot grec anémon est le vent. Intéressant de se rappeler dans le contexte de ce film très tendu qu’un dérivé du mot latin est aussi animosité.
Dans le Lexique des spiritualités, Serge Cagnolari (Oxus, Paris, 2003) nous rappelle que le mot âme signifie « le principe personnel, immatériel et éternel de l’homme, distingué de son corps matériel, mais sans en être systématiquement séparé ». Le devenir de l’âme après la mort, d’après lui, diffère selon les religions : disparaître purement et simplement, aller au paradis ou en enfer, migrer dans un autre corps, demeurer éternellement en ce monde sous forme d’esprit invisible et immatériel. Pour l’indouisme et le bouddhisme originels, ajoute l’auteur, l’âme n’est « qu’une illusion, un assemblage temporaire d’agrégats qui se forme et se reforme différemment au gré des réincarnations ».
Il y en a donc pour toutes les croyances, y compris celles de la réalisatrice, qui se garde bien de révéler où elles s’en vont, les âmes. Sauf, peut-être, par ce très senti « Bon voyage ! » juste avant l’AMM.
Et l’ombre ? En montrant par le biais d’un médium aussi puissant que le cinéma une AMM parfaitement bien exécutée, en droite ligne avec l’aspiration de mourir dans la dignité malgré un climat tendu, Brigitte Poupart ne renforce-t-elle pas la tendance qui veut que l’AMM devienne de plus en plus la seule façon de mourir dignement ? Combien d’années les garde-fous actuels pour y avoir accès, être atteint d’une maladie incurable avec des souffrances intolérables, vont-ils tenir ? Dans combien de temps vont-ils disparaître au profit de l’aide médicale au suicide pur et simple ? C’est, il faut bien l’avouer, la pente savonneuse sur laquelle nous nous trouvons, nous les champions mondiaux de l’AMM.
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